Fernand-Lafargue

1856 - 1903 romancier, conteur et poète bordelais

Bordeaux

Au moment du décès de Fernand-Lafargue, le journaliste bordelais Argus a fait paraître l'article suivant dans La Petite Gironde, 21 septembre 1903.

Causerie Bordelaise ...

Nous avons conduit ce matin à sa dernière demeure un Bordelais qui faisait honneur à Bordeaux. Fernand-Lafargue, qui vient de mourir en pleine vigueur de l'âge, avait tous les droits à la haute estime de ses concitoyens, comme il a tous les droits aux regrets de ses nombreux amis. Nos relations dataient de plus de vingt ans. Elles furent d'abord intermittentes, car nous étions séparés par la lutte pour la vie que chacun de nous soutenait de son côté; mais elles ne tardèrent pas à devenir assez fréquentes et tout à fait cordiales. Fernand-Lafargue était un sympathique: on l'estimait sur sa renommée, on l'aimait au premier contact.

J'ai rappelé ici naguère, à l'occasion de sa nomination de chevalier de la Légion d'Honneur, que j'avais eu le plaisir de signaler ici ses débuts dans la poésie et dans le roman. Les premières oeuvres de Fernand-Lafargue s'appelaient La Fausse Piste et Sans aimer. Elles donnaient déjà mieux que des promesses de talent, et l'on n'aurait même pas pu reprocher à leur auteur la gaucherie et l'inexpérience du commun des débutants. L'esprit de Fernand-Lafargue était mûri avant l'âge, car sa première jeunesse avait été prise par de fortes études de droit. Sa famille le destinait au barreau; lui n'avait de goût que pour les lettres. Par déférence pour les désirs paternels, il suivit les cours de la Faculté et conquit ses diplômes. Mais lorsqu'il eut passé son doctorat, lorsqu'il fut devenu homme, il voulut être homme de lettres.

Pour lui, comme pour bien d'autres, la notoriété ne vint pas tout de suite: il fallut la conquérir peu à peu par le labeur quotidien. Fernand-Lafargue commença par écrire dans les journaux. En ce temps-là, le reportage était moins envahissant qu'aujourd'hui; il y avait place dans toutes les feuilles quotidiennes pour des nouvelles, des contes, des fantaisies littéraires. A La République française, au XIXè Siècle, à l'Estafette, Fernand-Lafargue publia un grand nombre de ces opuscules, et, même dans ces oeuvres forcément hâtives, il sut donner les preuves d'une imaginations fertile, d'un goût très sûr et d'une rare conscience littéraire. A la même époque, il remplit dans deux journaux hebdomadaires, La Famille et Le Journal des Enfants, les fonctions de secrétaire de la rédaction.
























      Buste dans le Jardin Public de Bordeaux

Mais bientôt la mode des nouvelles et des courts récits cessa de fleurir: les journaux, éprouvés par le krach, firent moins bon accueil à la littérature, et Fernand Lafargue se voua dès lors au roman de longue haleine.

C'est là qu'il devait trouver le succès et la juste renommée dont il jouissait depuis quelques années déjà. Ses premiers romans furent très goûtés. Je n'en dresserai pas ici la liste, qui comprendrait une trentaine de volumes. Il me suffira de citer La Fausse Piste, La Gourme, Une Idylle à Tahiti, Fin d'Amour, Une seconde Femme, Passions de Plage, Baiser perdu, Toujours aimé, etc ... C'étaient en général des études passionnelles, pleines de pénétration et d'intérêt. Publiées pour la plupart en feuilleton dans les journaux parisiens avant de paraître en volume, elles eurent beaucoup de succès, et Fernand-Lafargue figura parmi les auteurs cotés.

Brusquement, à ce moment-là, le romancier changea sa manière. Il aborda le roman de moeurs, et particulièrement l'étude des moeurs ecclésiastiques. Très documenté sur la matière, il écrivit et fit paraître dans L'Illustration: Les Ouailles du Curé Fargeas, qui obtint un prix de l'Académie française. Plus d'un critique, en appréciant ce roman, vit venir sous sa plume le nom de Ferdinand Fabre. Ce n'est pas faire un mince éloge de Fernand-Lafargue que de constater ce rapprochement. Peut-être avait-il la secrète ambition de remplir la place laissée vacante par l'auteur de Lucifer, et le succès de son premier essai dans ce genre sembla justifier son espoir. Après le prix académique et la grande médaille d'honneur décernée par la Société d'encouragement au bien, la croix de la Légion d'Honneur vint honorer dans Fernand-Lafargue le maître écrivain et le dévoué vice-président de la Société des Gens de Lettres.

Il y a un mois à peine, notre distingué collaborateur Auguste Gaud donnait à Fernand Lafargue la place qui lui était due dans sa galerie des Hommes de la Région, appréciait ses œuvres, et en particulier les œuvres de sa dernière manière, Les Ouailles du Curé Fargeas, Ruth, L'Hostie, en termes justement élogieux. Je ne recommencerai pas, ne voulant pas faire ici œuvre de critique, et désirant seulement marquer les étapes de cette existence de consciencieux et brillant travailleur de la plume.

Après les trois romans de mœurs cléricales dont je viens de donner les titres, Fernand-Lafargue marqua une étape et poussa ses travaux dans une autre voie. Il écrivit pour L'Echo de Paris, pour L'Eclair, deux romans très mouvementés, La Palombière et Les Danglemar. Mais il était prêt à reprendre la série de ses Amours bibliques, avec Rachel et Léa, œuvre déjà terminée et prête pour la publication.

Le bagage littéraire de Fernand-Lafargue était donc des plus respectables; et M. Gaud a pu dire avec raison que sa place était marquée parmi les maîtres du roman. Estimé par les plus grands, honoré par tous, aimé de tous ceux qui l'approchaient, Fernand-Lafargue pouvait passer pour un homme heureux. Tout lui souriait. Au moment de sa nomination dans la Légion d'Honneur, Le Figaro publiait de lui un portrait que j'ai déjà cité, je crois, il y a deux ans, mais que je reproduis ici, parce qu'il est resté exact et ressemblant jusqu'aux derniers jours du modèle:
"Quarante cinq ans. Né à Bordeaux. Sur un corps d'athlète, une forte tête, aux yeux d'un bleu foncé, à la barbe fauve. Doux comme un homme du Nord...
"Au comité de la Société des Gens de Lettres, dont il fut vice-président, il prend surtout la parole quand il s'agit d'une allocation à donner, d'une avance à faire". Fernand-Lafargue est là tout entier: bon écrivain et homme bon. Lui qui souriait à tous, n'avait-il pas droit au sourire de la Fortune? Il parut l'avoir un instant, non seulement comme écrivain, mais comme homme privé. Epoux heureux et digne de l'être, il était père plein d'espoir. Son fils venait d'être reçu à l'Ecole Forestière, et ce premier succès était une joie de famille, la plus saine et la plus douce des joies. Puis soudain la maladie est venue, a terrassé ce corps d'athlète, et la mort a fermé ces yeux au regard si cordial et si sympathique, a glacé ce cœur si tendre et si chaud...

Fernand-Lafargue n'était pas ce qu'on peut appeler une "figure bordelaise". J'entends qu'en dehors de ses amis, assez nombreux du reste, il était peu connu de ses concitoyens; ou plutôt on connaissait ses écrits, non sa personne. Etabli à Paris, il ne venait guère à Bordeaux que l'été, au moment des vacances, et encore ne faisait-il que passer en ville, pour aller soit à Talence chez son père, soit à Soulac, où il possédait une villa au bord de la mer. Mais il ne nous en appartenait pas moins pour cela: il nous appartenait par le cœur et par l'esprit. A l'Association girondine fondée pour faciliter aux jeunes Girondins l'entrée dans la vie parisienne, il fut un des premiers adhérents. Il était heureux que ses succès de romancier eussent leur écho à Bordeaux, et rien ne lui était plus agréable que la reproduction, souvent faite, de ses œuvres dans les feuilles bordelaises. C'est aussi dans son pays natal qu'il travaillait le mieux. C'est la terre natale qui lui fournissait les meilleures inspirations, les sujets d'observation les plus féconds, les scènes de mœurs les plus piquantes et les plus vraies. Il publiait à Paris mais il produisait chez nous: c'était donc un vrai Girondin.

C'est chez nous aussi, c'est chez lui, en terre bordelaise, que ce grand travailleur goûtera le repos suprême. Nous lui avons dit ce matin le dernier adieu, mais nous garderons son souvenir, et ses proches, le fils à qui il a laissé son nom et son exemple, devra porter ce nom avec une juste fierté, car parmi les enfants que la Gironde envoie conquérir une place au soleil parisien, Fernand-Lafargue fut un des mieux doués, un des plus vaillants et un des meilleurs.
                                                                                                                                           Argus.



Inauguration du Monument de Fernand-Lafargue dans le Jardin Public de Bordeaux: 1er août 1906

Discours de Louis Barde, professeur à la Faculté de Droit de Bordeaux et ancien condisciple de Fernand, qui rappelle les racines profondément bordelaises de son ami :
"Ce n'est pas seulement par sa naissance, par son éducation, par sa famille, que Fernand Lafargue appartient à notre cité. Il se rattache intimement à elle par son œuvre. A la différence de beaucoup d'autres, il ne crut point, le jour où la capitale reconnut son mérite, qu'il devait justifier la consécration parisienne en affectant de dédaigner ou de négliger sa province. Il eut à cœur, bien au contraire, de l'associer à sa renommée, de la faire mieux connaître, de la célébrer en lui empruntant la couleur idéale qu'il mettait dans ses romans. Ce que d'autres avaient fait pour la Bretagne ou pour le Berry, pour la Picardie ou pour la Touraine, Fernand Lafargue a voulu le faire pour la Gironde. Ce but, il le poursuivit avec constance, avec amour, et sans cesser jamais d'être exact, il sut faire passer dans ses descriptions un large souffle poétique. S'il nous amène sur les bords de notre fleuve, il fait apparaître la perspective de son cours majestueux. S'il conduit le lecteur sur les rivages de Soulac, il lui en fait sentir toute l'austère beauté. S'il le transporte dans les campagnes médocaines au temps des vendanges, il lui montre le côté grandiose du spectacle, et dans un mouvement de lyrisme, il modernise l'hymne à Bacchus. Nos landes, nos dunes, la solennité de nos forêts de pins, la gloire de nos vignes, de saisissantes visions de notre ville, voilà ce qui remplit ses livres. Comment ne pas voir en lui un romancier bordelais?

Je n'ai pas à vous dire ce que fut l'homme. Je n'ai pas à rappeler comment, en Fernand Lafargue, la bonté s'alliait à l'énergie. Je dirai simplement que, dédaigneux de l'intrigue et de la réclame, il eut la noble ambition d'arriver par un labeur acharné. Il connut le succès. Comblé d'estime et de sympathie, il fut élu vice-président de la Société des Gens de Lettres et fut décoré de l'ordre de la Légion d'Honneur. L'œuvre qu'il laisse est considérable. Et cependant, hélas! la mort brutale le brisa dans la force de l'âge.

Sa mémoire doit nous rester chère. Son nom est de ceux que Bordeaux doit tenir à honorer. Aussi notre comité est-il heureux de pouvoir faire à la ville la remise de ce monument. Une voix plus autorisée que la mienne rendra tout à l'heure hommage au talent du jeune artiste qui a su faire revivre la physionomie de Fernand Lafargue, et qui a si remarquablement interprété sa pensée. Mais qu'il me soit permis de m'associer par anticipation à des éloges si mérités. Jules Rispal a très bien compris que si, dans sa peinture des paysans, Fernand Lafargue a évité la vulgarité, il charme par la sincérité. Je serai approuvé par vous tous si je dis que les deux figures placées devant ce piédestal sont des conceptions qui, dans leur simplicité, ne manquent point de grandeur, et qu'elles eussent certainement obtenu les suffrages d'un Jules Breton ou d'un Jean François Millet. En terminant, je dois, au nom de notre Comité, remercier MM. les membres du Conseil Municipal de Bordeaux d'avoir bien voulu autoriser l'érection de ce monument dans notre beau Jardin des Plantes. Sa place était bien ici, sous ces ombrages que Fernand Lafargue a tant aimés, à quelques pas de cette île où - il y a plus de trente ans - il lisait à ses amis ses premiers essais".







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