Fernand-Lafargue

1856 - 1903 romancier, conteur et poète bordelais

Soulac sur Mer, vu par Fernand-Lafargue.





"Ce dimanche, à l'arrivée du train de plaisir, une animation extraordinaire régnait autour de la gare de Nellac-sur-Mer. Les coups de sifflet de la vapeur lâchée, les grincements des roues surchauffées qui s'arrêtent, le trémolo ronronnant de la machine haletante, la poussière tournoyant dans le soleil, les appels des employés, la sonnerie électrique hachant le tumulte d'alentour, la marée de voix et de cris grossissant à mesure que les wagons se vident, tout ce fourmillement dans le désordre s'évanouit peu à peu, et, sur les routes, les postillons aux blouses bleues, les chevaux aux grelots de cuivre, les omnibus chargés à s'effondrer, disparaissent, reparaissent à travers les éclaircies des pins, fuyant vers le grand Océan vert... Le ponton incliné en pente douce qui reliait en 1890 les dunes à la plage a été démonté et remplacé, mais c'est toujours le même spectacle qui s'offre. C'est toujours là qu'on s'arrête pour jeter le premier regard sur l'Océan... Devant une arène immense dont les dunes sont les gradins irréguliers, l'Atlantique glauque s'étalait sous un ciel parsemé de petits nuages cotonneux. Au fond de l'horizon, à gauche, la mer paraissait dormir, et, moins au large, à trois cents mètres du rivage, elle moutonnait sur des brisants, puis, arrondissant de nouveau ses lames gonflées, les jetait avec une mollesse puissante aux pieds de la ville auréolée de soleil. A droite, dans le lointain, une large ligne blanche, comme une digue, barrait les vagues et resserrait la mer. C'était la côte de Saintonge qu'il apercevait, grâce à la pureté du ciel, au delà du phare de Cordouan, immobile sur ses rochers". (tiré de Passions de Plage - Sables Ardents.)


Soulac sur Mer - Villa Fernand-Lafargue



"Sur les côtes du grand Océan, presqu'à l'embouchure de la Gironde, à huit kilomètres environ de la Pointe-de-Grave, s'est lentement acclimatée une station balnéaire que les Bordelais, amoureux du spectacle de la mer et avides de grand air pur, préfèrent depuis quelques temps à la ville d'Arcachon, trop cosmopolite, trop bourgeoise, et bientôt destinée à voir cesser sa vogue. Cette station, où chaque dimanche de la belle saison affluent les trains de touristes partie du Verdon ou de Bordeaux, a devant elle la mer infinie et derrière une splendide forêt centenaire d'où s'exhale dans les journées torrides l'aromatique et bienfaisante senteur des pins et des chênes verts.
C'est Soulac.
La mer, tantôt violente, tantôt aplanie, s'étale sur une plage de sable fin, sans galets, sans rocs, non souillée d'herbes pourries, tachée seulement de quelques petits lacs sans profondeur, laissés par la marée basse quand elle se retire et que les habitants appellent des "baïnes". Ces réservoirs naturels sont en effet de vastes baignoires d'eau salée que le soleil attiédit, où les petits enfants peuvent s'ébattre sans danger, où les bambins plus grands se promènent, jambes nues, toute la journée, aspirant à pleins poumons la brise du large, le teint frais, les bras et les jambes brunis, la joie de vivre aux yeux. Sous le ponton qui descend de la ville à la plage, les mamans assises les regardent et les surveillent, un ouvrage de tapisserie ou un livre à la main, et c'est un spectacle grandiose et gracieux de voir cette immensité de l'onde terrible, cette plage sans fin, s'égayer tous les ans au babil des enfants qui creusent des puits énormes avec des pelles en bois de deux sous, bâtissent des citadelles de sable avec leurs petites mains, ou confectionnent des gâteaux fantaisistes qu'ils ornent de cailloux transparents du Médoc ou de coquillages, en guise de bonbons. Les chalets, étagés en demi-cercle sur les dunes, laissent descendre, aux heures de la pleine mer, une foule carnavalesque de baigneurs et de baigneuses, dont on n'aperçoit bientôt plus que les têtes hors de l'écume des vagues, dont on entend les petits cris de saisissement quand une lame trop haute menace de les couvrir". (description de Soulac dans la nouvelle intitulée Le Sauveteur, dans les Contes Blancs.)



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